Extrait de
Aboriginal People And Birds: A Brief Cultural History of Manitoba's First People du livre The Birds of Manitoba (2003)

(« Les Autochtones et les oiseaux : Une brève histoire culturelle des peuples autochtones du Manitoba » du livre Les oiseaux du Manitoba)

Par Virginia Petch

Un merci tout particulier à M. Rudolf Koes de la Manitoba Naturalists Society.


Mme Virginia Petch est anthropologue et archéologue, spécialisée dans la culture autochtone. Elle a obtenu un doctorat. en anthropologie de l’Université du Manitoba en 1998. Le Dr Petch a passé beaucoup de temps dans des collectivités autochtones du Nord et est couramment présidente de Northern Lights Heritage Services Inc.

Les traditions orales des peuples autochtones du Manitoba nous parlent d’une époque où les montagnes étaient de glace et la terre recouverte d’eau. Les récits de création des Anisinabeg (Ojibwés) et des Nehayawuk (Cris) en particulier dépeignent un milieu physique en évolution créé en partie par le héro mythique Wasakejuck (Cri) ou O-Na-Bush-O-we (Ojibwé). On y retrouve de nombreuses espèces d’oiseaux qui ont joué un rôle important dans la vie des Autochtones.

Les événements qui ont donné au Manitoba le paysage que nous lui connaissons ont également eu d’importantes conséquences sur le déplacement des peuples autochtones. Vers la fin de l’époque glaciaire, les glaciers ont commencé à se retirer et les populations humaines à migrer vers le sud-ouest du Manitoba d’aujourd’hui. Ces premiers mouvements se limitaient probablement à des incursions exploratoires ou à la poursuite du gibier. Ces premiers habitants d’il y 11 500 ans ont laissé très peu de traces. On n’a guère retrouvé que quelques pointes de lance cannelées. Nous pouvons arriver à la conclusion, toutefois, que ces peuples, à la poursuite de divers gros mammifères, se sont adaptés à un climat qui se rapprochait de celui de la toundra à la limite des glaciers. On n’a retrouvé aucuns ossements d’oiseaux correspondant à cette époque, mais il est vraisemblable qu’une variété d’espèces typiques de la toundra devaient s’y trouver et être utilisés d’une façon ou d’une autre.

Le lac glaciaire Agassiz, créé par la fonte des glaces, constitue un indicateur important de l’occupation humaine du territoire. Le cordon littoral Campbell, soit la côte ouest du lac, constitue la frontière physique et temporelle de deux groupes culturels primitifs distincts.

Il y a 7 500 ans, le lac glaciaire Agassiz s’est asséché et a été remplacé par une grande étendue d’écosystèmes en mouvement constant. À mesure que les populations se dispersaient aux quatre coins de la province, elles découvraient la diversité de la flore et de la faune des territoires inexplorés. La seule région restée inaccessible est ce que nous appelons maintenant les basses-terres de la baie d'Hudson. La mer de Tyrrell avait inondé cette région et ce n’est que depuis environ 3 500 ans qu’un archipel d’îles rocailleuses pouvant assurer la survie des animaux et des êtres humains a fait son apparition dans la région de Churchill.

À mesures que les peuplades s’installaient, elles apprenaient à connaître de plus en plus les plantes, les oiseaux, les autres animaux et le milieu physique, tout en observant les relations symbiotiques qui s’étaient établies. Les expériences vécues par les diverses populations ont donné lieu aux concepts culturels qui représentent maintenant pour nous les Cris, les Ojibwés, les Dénés, les Dakota et les Inuits. Dans la vision du monde propre à chaque culture, les oiseaux sont réputés sacrés en raison de leur lien particulier avec le cercle, lequel est considéré comme l’emblème de la vie et le symbole du pouvoir.

Classifications autochtones traditionnelles et concepts culturels

La plus importante de toutes les créatures est la créature ailée, car c’est celle qui s’approche le plus du ciel. Elle n’est pas confinée au sol comme les quadrupèdes ou les petits animaux rampants. Les oiseaux voient tout ce qui se passe sur la terre et ne ratent jamais une proie (Black Elk, cité par Brown 1993:4 1).

Les Autochtones avaient classé les éléments du monde qui les entouraient à partir d’une mine d’observations antérieures à la science moderne. Ces classifications sont fondées sur un concept probant, intellectuel et holistique qui forme la trame d’une interprétation culturelle de l’univers. Pour ces raisons, ce n’est pas tant sur l’anatomie que sur le symbolisme culturel et les caractéristiques comportementales de la faune que repose la classification autochtone traditionnelle. Les Autochtones regroupaient les créatures d’une façon qui, au premier abord, n’est pas logique pour les personnes habituées à la classification scientifique. Pour bien comprendre un modèle de cette taxonomie traditionnelle et de la nomenclature des oiseaux, il est important de tenir compte du principe de base de la philosophie autochtone selon lequel toutes les créatures sont liées les unes aux autres.

La taxonomie autochtone se fonde sur des comportements similaires, peu importe la classe dans laquelle les biologistes rangent les êtres vivants. Dans le cas des oiseaux, il ne semble exister qu’une seule relation sémantique décrivant l’ordre auquel ils appartiennent : « créatures qui volent ». Ces créatures se divisent ensuite en deux classes : « les créatures ailées » et « celles qui volent sans ailes ». Les « créatures ailées qui volent » comprennent des insectes comme le papillon, le papillon de nuit, l’abeille et la libellule, et des mammifères comme la chauve-souris, ainsi que les oiseaux. Les créatures sans ailes comme l’écureuil volant et les êtres surnaturels sont regroupés séparément. La « primauté des créatures ailées » est reconnue par les Objiwés, les Dakota, les Cris et les Dénés.

En outre, le nom des oiseaux découle de leur comportement ou de leurs caractéristiques distinctives. Par exemple, chez les Ojibwés, Binay-sih-wok ou oiseau-tonnerre est le nom attribué à tous les oiseaux qui ont une voix naturellement forte et retentissante. Ils appellent ces oiseaux Businause (faiseurs d’écho). Selon Warren (1984), cette catégorie comptait deux principaux oiseaux : U je jauk (la grue) et Megizee (l’aigle).

L’autre grande catégorie d’oiseaux était Ah ah wauk (le huard). Tous les autres oiseaux appartiendraient à l’une ou l’autre de ces catégories (Figure 1).

Le mot cri pour grue est Uchichaak, qui ressemble au terme ojibwé U je jauk. La grue du Canada est appelée Ochichaak (Myers et autres 1974) sans préfixe (renseignement obtenu de F. Beardy, 2003). James Isham, un employé de la Compagnie de la Baie d’Hudson qui a occupé un poste sur la côte de la baie d’Hudson de 1743 à 1749, employait le mot cri Usa wa u techauk en parlant de la grue du Canada (Rich 1956). La grue blanche est appelée Waapichickaak en cri, l’adjectif descriptif « blanche » étant rendu par waapi.

Isham n’a pas été le seul Européen a se laisser influencer par les Cris. Dans ses observations sur la baie d’Hudson, pendant sa période d’affectation à York Fort et aux forts Severn et Prince of Wales de 1767 à 1791, Andrew Graham traite non seulement des espèces d’oiseaux qu’il a observées, mais également de celles qui lui ont été décrites par les Cris (Williams 1969). Bien que la connaissance que Graham avait du dialecte et de l’orthographe cri n’était pas toujours exacte, ses rapports indiquent que les Cris disposaient d’une nomenclature assez complexe. Les Cris ajoutaient un préfixe à chaque nom, lequel décrivait une caractéristique ou un comportement qu’on avait observé chez l’oiseau. Par exemple, le terme Wapuska-Apetheyshish, que Graham attribue à une espèce de pluvier, se traduit littéralement par « oiseau ours blanc », wapuska signifiant « ours blanc » et apetheyshish étant dérivé d’un mot signifiant « petit oiseau ». Graham donne aussi comme exemple le terme Etheeniesheip, qui se traduit littéralement par « canard cri », etheen étant un mot dérivé d’un autre signifiant « peuple cri », tandis que le terme esheip dérive de seesip ou « canard ». Graham emploie ce mot pour parler du canard malard.

On constate aussi l’importance qu’avaient les oiseaux du fait qu’un grand nombre d’espèces étaient constituées dodaims ou totems dans le système de clan. Les membres du clan étaient apparentés les uns aux autres et s’attribuaient un ancêtre commun, habituellement un mammifère, un poisson ou un oiseau. Le système de clan constituait un mode-clé d’organisation sociale qui chevauchait la parenté naturelle. Les membres d’un même clan se considéraient comme « frères et sœurs » et devaient observer les règles de parenté qui s’appliquent normalement dans un tel cas. L’explorateur Hind, au cours de sa deuxième expédition au Manitoba, avait appris de ses informateurs cris, au sujet des totems, qu’« il n’était pas rare que des personnes qui se rencontraient pour la première fois et qui étaient nées ou habitaient très loin l’une de l’autre se reconnaissent immédiatement un lien de parenté » (Hind 1970, 11:146). Les Anisinabeg, en particulier, suivaient un système de clan strict qui se pratique encore aujourd’hui, quoique sous une forme modifiée. La grue, le huard, l’aigle, l’oie, le cormoran, la mouette et l’épervier sont les principaux oiseaux totemiques des Anisinabeg. Chez les Ottawa et les Ojibwés, on retrouve des oiseaux totemiques de moindre importance comme la « buse à queue rousse » et « l’épervier d’Europe » (Tanner 1956). Le martin-pêcheur, un totem symbolisé à l’heure actuelle surtout à Little Grand Rapids et à Pauingassi, représentait une bande puissante et influente qui se déplaçait depuis les lacs Family, Dogskin et Sasaginnigak jusqu’à l’embouchure des rivières Berens et Bloodvein sur le lac Winnipeg.

Samuel Hearne, mieux connu pour son expédition à la rivière Coppermine en 1770, nous renseigne également sur ce que les Autochtones faisaient des oiseaux, à part s’en nourrir et utiliser les plumes. Il note que les Autochtones qui résidaient au fort Prince of Wales « aimaient apprivoiser » des faucons gerfauts et en gardaient souvent près d’eux tout l’été, mais les relâchaient à l’approche de l’hiver (Hearne 1911:370). L’outarde (bernache du Canada) s’apprivoisait également. Dans le journal qu’il tenait à son poste de travail, Hearne écrit : « J’ai envoyé quelques Autochtones en amont de la rivière Churchill me chercher des outardes et, dans l’après-midi, on les a vu descendre la rivière derrière une grande volée d’oiseaux. Avec l’aide des Anglais et des Autochtones de la plantation, on a guidé les 41 oiseaux à l’intérieur de la palissade qui entoure le fort où on les a nourris et engraissés en prévision de l’hiver » (Hearne 1911:401). Hearne décrit également la méthode ingénieuse imaginée par les Cris pour la chasse au lagopède des saules au moyen d’un filet posé sur un tas de gravier, habituellement sur la glace des rivières ou des lacs près d’un peuplement de saules (Hearne 1911:381-382).

L’aigle

Si les Autochtones aiment tous les oiseaux, c’est l’aigle qu’ils respectent le plus parmi les êtres non humains parce qu’il vole plus haut que tous les autres oiseaux et qu’il peut tout voir tandis qu'il se déplace dans le ciel en décrivant la forme sacrée du cercle. L’aigle a longtemps été la source d’inspiration et de courage des peuples autochtones. C’est pour cette raison qu’Elijah Harper, député à l’Assemblée législative du Manitoba, tenait une plume d’aigle à la main lorsqu’il a voté contre l’accord du lac Meech sur la constitution. La plume d’aigle a aidé à changer l’orientation de l’histoire canadienne.

Pour désigner le pygargue à tête blanche, Graham utilise le mot Wapaw Estiquan (Megizee), ce qui signifie littéralement « tête blanche ». Le nom latin de l’espèce (leucocephalus) exprime également la même idée. Une légende ojibwée raconte comment l’aigle est devenu « chauve ». Très orgueilleux, l’aigle voulait dominer. Le dieu esprit O-Na-Bush-O-we (équivalent du Wasakejuck des Cris), dit à l’aigle : « Je vais faire en sorte que tu ne sois plus aussi orgueilleux. » Après lui avoir enlevé toutes les plumes de la tête, il lui dit : « Maintenant, tu ne sera plus si orgueilleux. Tu ne pourras plus t’imposer. On t’appellera l’aigle chauve jusqu’à la fin de tes jours. » (Thunder, 1975)

Autrefois, les Autochtones capturaient des aigles après une cérémonie élaborée. Après la cérémonie, un jeune homme se glissait dans une fosse creusée pour la circonstance et recouverte d’une plate-forme de branchages. On attachait une lanière de cuir à la patte arrière d’un lapin vivant sur lequel l’aigle se précipitait pour l’emporter dans ses serres puissantes, tandis que le jeune homme tâchait de retenir le lapin de toutes ses forces. L’aigle, occupé à retenir sa proie, n’avait pas le temps de réagir au moment où on lui posait un sac de cuir sur la tête. Il arrive que des archéologues trouvent des vestiges de ces fosses au sommet d’une falaise.

Toutes les parties de l’aigle sont considérées comme sacrées, pas seulement les pennes et les plumes. On fabriquait des sifflets avec les os des ailes et les danseurs s’en servaient pour la danse du soleil. Ces sifflets mesuraient généralement de 10 à 25 centimètres. On les ornait de piquants, de rubans et de fourrure. Parfois, on pratiquait une incision en travers de l’os, par-dessus laquelle on fixait une petite cheville de bois de manière à pouvoir produire une plus grande variété de sons. Le sifflet symbolisait le pouvoir du tonnerre et sa note le cri de l’aigle, qui représentait aussi le tonnerre. Selon la tradition orale, si vous êtes attaqué, le son émanant d’un sifflet d’os d’aigle « trouble l’ennemi et le rend plus vulnérable. » Les archéologues ont trouvé à plusieurs sites du Manitoba des sifflets fabriqués à partir du cubitus de l’aigle. Hearne rapporte également que l’humérus et le cubitus de la grue blanche servaient à fabriquer des sifflets et des flûtes (Hearne 1911:389).

Autres oiseaux exceptionnels dans la culture autochtone

De tous les oiseaux qui entraient dans l’alimentation des Autochtones, l’oie et la perdrix étaient probablement les plus importants. La viande d’oie était nutritive et fournissait la graisse dont on faisait de multiples usages. La perdrix leur permettait de survivre pendant les longs mois d’hiver. Les oies avaient une si grande importance que, dans les années 1850, les Cris et des Ojibwés convoquaient des cérémonies culturelles telles que la danse de l’oie au printemps et à l’automne en vue de s’assurer le retour des oies. (Hind 1971, 1:403 et 11:123).

Au cours de son périple vers la rivière Coppermine en 1770, Hearne a fait plusieurs observations sur la façon dont les Dénés utilisaient certains comportements des oiseaux à leur avantage. Le martin-chasseur géant les avertissait que des hommes ou des animaux s’approchaient d’eux. Preble décrit ce qui pourrait bien être le hibou des marais lorsqu’il écrit : « Par la taille et la couleur, on dirait un Cobadekoock, et il est du genre des hiboux. Il porte bien son nom car, lorsqu’il détecte la présence d’un homme ou d’un animal, il se dirige vers lui immédiatement et, après avoir plané au-dessus de lui pendant un certain temps, il le survole en formant des cercles, ou le précède dans la direction où il se dirige. L’oiseau revient souvent et, s’il aperçoit autre chose qui se déplace, il va de l’un à l’autre, planant au-dessus de chacun un certain temps tout en émettant un cri strident qui imite les pleurs d’un enfant. Les indiens du cuivre mettent toute leur confiance dans cet oiseau qui, selon eux, les aurait souvent avertis de l’approche d’étrangers ou les aurait conduits vers des troupeaux de cerfs ou de bœufs musqués qu’ils n’auraient probablement jamais trouvés sans leur aide. » (Hearne 1911:193).

Deux oiseaux nuisibles, le mésangeai du Canada ou geai gris (Weskuchanis) et l’engoulevent bois-pourri, étaient appelés « oiseaux de mauvais présage » par les Ojibwés de Poplar River. L’engoulevent bois-pourri présageait un malheur car, selon un ancien, lorsqu’on entendait son cri, quelqu’un venait de se faire blesser ou de mourir (communication personnelle de J. McDonald, 1999). Le rouge-gorge familier, d’autre part, est vénéré des Cris comme un oiseau sacré et amical, qui parcoure le monde en chantant et en priant pour les gens (Ray et Stevens 1971). Le loriot et la sturnelle sont tous deux considérés comme des oiseaux joviaux.

Le grand corbeau est l’oiseau le plus populaire de la mythologie autochtone. Le grand corbeau peut représenter divers caractères : le roué, le modificateur, le héros légendaire ou le créateur. Autrefois, les Dénés comptaient sur le corbeau pour leur révéler la présence du caribou. Les Dénés l’appelaient souvent « l’oiseau-loup », car le grand corbeau a une relation symbiotique avec le Canis lupus. Le grand corbeau ne peut pas percer la cavité d’un animal mort. Lorsqu’il découvre un caribou mort ou à l’agonie, il avertit les loups qui s’empressent de venir profiter de la situation (renseignements recueillis par S. Nelzee Ellis, 1992).


PETCH, Virginia. Extrait de Aboriginal People and Birds: A Brief Cultural History of Manitoba’s First People dans The Birds of Manitoba, Winnipeg: Manitoba Naturalists Society, 2003: 56, 59-60.